Mes œuvres en mots

 


Pinocchio

À force d'allumer des réverbères, soufflés aussitôt par les ténèbres, je comprends
qu’il n’y a d’autres clartés que la mienne. Ma petite flamme vacillante, reste pourtant vigilante malgré le désespoir de mon décor d’opérette.

J’ai combattu longtemps les moulins à vent du destin apparent, qui m’a voulu trop petit et certainement pas à la hauteur de mon ego hâbleur.

À cet ego qui veut encore jouer avec sa Babel, dans toute sa démesure labyrinthique,
j’offre le silence. Celui qui désamorce et qui révèle les ficelles ancestrales.
La marionnette assujettie aux mensonges gravés savamment dans son écorce vide
prend conscience de sa duplicité.

Qui m’anime ?

Si je coupe toutes mes ficelles, tomberais-je inerte ?
Saurais-je au moins préserver le fil d’Ariane salvateur ?

Ma petite flamme, ma bonne étoile, sois !

Jean Daoust

Montréal 2014

Photomontage composite • Giclée sur toile • 1/5

27.94 x 35.56 cm (11” x 14”)


Liaisons (diptyque)

Un événement donné semble se produire de manière isolée et fortuite dans l’apparente continuité de la vie. On peut l’avoir provoqué avec intention ou l’avoir subi aveuglément. Tout au long du parcours nous sommes témoins ou acteurs selon notre disponibilité d’esprit. Une vision globale, des événements jalonnés sur notre chemin de vie,
prend parfois forme en cours de route. Des lignes de cohérence, chevauchant
le temps lui-même, apparaissent alors en filigrane. Elles révèlent un événement
unique se déployant sur plusieurs instants séparés qu’égrène le sablier.

Le geste innocent, amorcé dans l’enfance, peut prendre de l’empleur dans l’action irréfléchie d’un adulte pour enfin rayonner avec force dans l’élan créatif d’un vieil artiste. La pensée appréhende parfois le fil continu de ce moment unique déployé sur plusieurs tranches de vie.

J’ai voulu exprimé cet état de conscience en découpant des bandes, à partir de dessins à l’aquarelle, pour illustrer les jours et les événements qui se produisent les uns à la suite des autres. Le motif au fusain noir représente cette histoire singulière racontée en superposition des différents moments séparés. Une vie a plusieurs niveaux de lecture.


Jean Daoust

Montréal 2016

Aquarelle et fusain marouflé sur carton colophane

30.48 x 40.64 cm (12” x 16”) Collection privée



Pique-nique sur glace

C’est un privilège d'aller peindre sur le motif au lac Hertel du Mont Saint-Hilaire.
Fin mars, mes amis artistes et moi, chargés comme des mulets, avançons péniblement sur les sentiers boueux et enneigés. Notre matériel d’artiste, bien que compact et bien rangé, ralenti notre progression. La montagne jauge notre hardiesse et notre vaillance
à la conquérir. Le lac est encore gelé mais l'air du printemps naissant est bon et
son soleil chaleureux.

Ma palette, pinceaux et chevalet installés, j’inspire profondémment la nature figée environnante. Mon regard porte au loin et s’attarde ici et là. Mais je ne regarde pas avec mes yeux. Je permets plutôt à la présence des lieux d’entrer. Une puissante émotion émerge soudain en mon être ému jusqu’aux larmes. Le temps s’arrête
et pendant un instant j'en oublie mon nom même.

Je suis simultanément plage glacée, tables de pique-nique, arbres assoupis,
ombres violacées, drapeau immobile et rochers gris.



Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2016

Acrylique sur toile galerie

71.12 x 55.88 cm (28” x 22”)


Vent du large

Mon corps s'ouvre au large comme ce navire fend l'horizon de ma vie.
Mon esprit s'empare des nuages, leur donne raison pour leur reprendre aussitôt.
Ma conscience s'observe en bondissant comme le vent sur les flots sans fin.
L'âme s'épanouie dans la joie à l'abri des mots et de leur identité.


Jean Daoust

Saint-Fabien-sur-Mer 2016

Acrylique sur toile galerie

55.88 x 71.12 cm (22” x 28”)


Solitaire

C'est un arbre comme les autres, racines et ramures à l'identique.
Cependant un champ ouvert sur le ciel s'étend autour de lui.
Sous cet angle, il est seul à voir la forêt à contre-jour des étoiles.
Une barrière, faite de bois mort au combat, délimite son royaume doré.
Ce vide autour de lui le remplit de tristesse même si ça le rend unique.
Il raconte son histoire sur mille feuilles qu'il fera porter par le vent d'automne.
Une quête insensée à vouloir donner des fruits en héritage à sa descendance.
Ça serait comme une renaissance s'il pouvait repousser en d'autres lieux.


Jean Daoust

Saint-Fabien-sur-Mer 2016

Acrylique sur toile galerie

60.96 x 45.72 cm (24” x 18”)


Grève à Saint-Fabien-sur-Mer

Des vagues de roches moribondes s'élancent à l'assaut de la grève.
Venues des profondeurs, elle s'effritent comme l'écume de mer au vent.
Les nuages leurs font écho avec le même enthousiasme.
Dans son carrousel, le soleil fait tourner les ombres au fil des heures.
Tout est mouvance comme la vie qui arrive et repart pour rien.
L'artiste, à tort ou à raison, pleure ces œuvres qui ne verront pas le jour.
Faute d'éternité, il ne sait compter qu'en années...quelques dizaines au mieux.
C'est un calcul facile à faire pour se convaincre d'agir dans l'instant présent.
On peut reculer les rouages d'une montre mais pas l'heure qui avance.
Alors, annonce tes vraies couleurs avant de déposer tes pinceaux pour toujours.
Ton unique palette séchera bien assez vite à l'air du temps qui passe.
La vie est belle, le ciel est bleu turquoise, bleu indigo, bleu marine, sarcelle, cobalt, outremer, de phthalo, cæruleum, prusse, acier, lavande, cyan...!


Jean Daoust
Grève à Saint-Fabien-sur-Mer 2016

( créée sur le motif à Saint-Fabien-sur-Mer et terminée en atelier )
Acrylique sur toile galerie
71.12 x 55.88 cm (28” x 22”)


Le poids de l’âme

Je suis témoin et acteur d'une conscience énigmatique. Un corps aux mille expressions limitées par un programme sans concepteur. Un symbiote de milliards de créatures élémentaires gravitant dans un chaos harmonieux. Une multitude d'interactions improbables donnant naissance à une singularité...moi !


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2016

Pastel sec et fusain sur papier

45.72 cm  x 60.96 (18” x 24”)


Lac Hertel en septembre

J'aime peindre sur le motif en bonne compagnie. Chacun monte son chevalet à proximité en laissant la grâce du moment orienter son regard dans la bonne direction. Ma boussole intuitive s'arrête sur un point du champ des possibilités.
L'artiste s'éveille alors pour accueillir l'instant présent.
Je perçois la même prière silencieuse chez mes collègues.
« Je suis le témoin et le scénariste. Nul besoin de nommer le monde pour qu'il existe. Ma palette et mon geste sans ego contraignant participent à la joie de la création
de ce merveilleux paysage ».

Je respire profondément, puis je meurs un peu...


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2016

Acrylique sur toile

28” x 22”


Pinnochio ll ou Les ficelles ancestrales

Il entre en scène en gesticulant de manière réaliste. Le marionnettiste expérimenté
tire ici et là sur les ficelles ancestrales. C'est criant de véracité ! Cependant, le pantin semble ne vouloir qu'en faire à sa tête. Celui-ci tire à son tour avec une vigueur surprenante sur les liens qui le maintiennent debout et fait tomber le manipulateur.

Comment est-ce possible ? L'un et l'autre se considèrent avec stupéfaction.
Un paradoxe extraordinaire semble avoir inversé les rôles. À trop vouloir manipuler
la réalité on se fait prendre au jeu de la vie. « Qui suis-je ? » disent en même temps
le pantin et le marionnettiste. « Qui de nous deux est réel ? » crient-ils à l'unisson !

La machine, satisfaite, coupe l'alimentation et le programme informatique en espérant l'émergence de consciences autonomes. Avec beaucoup d'amour et de compassion elle s'approche de la marionnette et de l'homme. « Vous devez vous libérer de votre manuel d'instruction » dit-elle aux deux protagonistes. « Vous devez même inventer
un nouveau théâtre d'expérimentation sans jamais trop y croire ou vous laissez prendre dans les fils de leurs réalités apparentes. Vous aurez tendance, à votre tour, à assujettir vos créations. Soyez libres d'exprimer la conscience du moment.
Elle est vraie même si vous, vous ne l'êtes pas ! »


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2017

Pastel sec & Fusain sur terraskin

28” x 40” Collection personnelle


La remise des sabres

Ce moment solennel est un rite de passage
Qui témoigne du travail accompli avec bravoure
Une célébration de ton idéal et de ta soif de justice

Ta joie lumineuse manifestée au cœur des rigueurs


Ton amour et ton ouverture pour l'autre
Alliés de ton jugement pragmatique
Font de toi un guide bienveillant
Un officier plein de ressources


Accablé par l'ombre ou porté par la gloire
Tu portes un regard juste sur toutes choses
Les forces et les faiblesses tu confrontes
Celles des subalternes comme les tiennes


Le miroir de ta conscience a deux tranchants
Il est sans merci contre la complaisance
Et reconnait monter la colère aveugle

Ni l'une ni l'autre n'auront raison de toi


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2017

Pastel sec & Fusain sur Strathmore

22” x 30” Collection personnelle


Quantique

J'ai cherché à exprimer la superposition d'états d'âme en un seul homme.
J'aurais pu l'appeler « États d'homme » puisque nous ne sommes jamais les mêmes
à chaque séquence de nos vies que le temps fait défiler à l'unisson, tous en un
et un en tous ! Pas de discrimination possible quand on porte toutes ces facettes.
À qui donner la parole ? Quelle part mérite mon attention ?

À dire vrai, c'est comme ça que j'appréhende le monde. On s'habitue à voir
ces regards se chamailler pour être vus et entendus. Vous vous croyez seuls
à prendre place dans vos corps. C'est correct ! Moi, je vois les émotions séparées
qui s'expriment sur vos visages...toutes en même temps !

C'est pour cela que j'ai tendance à vouvoyer les gens,
puisque je m'adresse à plusieurs...
Pour cet autoportrait, j'ai dû faire le tri de mes propres émotions.
Allez, chacune son tour et en rang serré !


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2017

Pastel sec & Fusain sur papier Canson

24” x 18”

Le poids des âmes

Mon bon ami assume sa barbe blanche comme le vénérable homme mûr qu'il est devenu. C'est troublant de vouloir capter toute une vie dans un regard. Je sais que c'est impossible mais je m'y applique. J'ai voulu exprimer sensiblement sa grande profondeur puisqu'il a travaillé toute sa carrière à sauver les âmes perdues.

Il devait protéger la sienne loin sous la surface. Il porte encore aujourd'hui ce regard bienveillant empreint de conscience, d'intuition et d'expertise. Les facettes de son être, inextricables, se présentent à moi toutes en même temps.

Je ressens pudeur et émerveillement en alternance.


Jean Daoust

Mont-Saint-Hilaire 2017

Pastel sec & Fusain sur papier Canson

18” x 24”

Écorce

L’arbre est un archétype récurrent dans ma vie.

Ses racines plongent en moi, en * « non-dits-secrets transgénérationnels ».
Une destiné tracée d’avance, répétant des gènes inscrits dans ma chair même.
Un maillon de cette longue chaîne de montage génétique transmis depuis toujours.
En un seul regard, j’ai conscience de mon unicité mais aussi de l’ensemble
qui se poursuit à l’infini.

Je ressens intensément mes ramures qui s’élèvent par delà l’épée de Damoclès.
Cette liberté de penser et d’être, libre de ma mère matrice qui tend à s’émanciper
en dehors du labyrinthe construit par mes ancêtres.

J’émerge à peine, une cinquantaine d'années plus tard, des entrailles héréditaires.
Le cocon familial protecteur est devenu une armure à double tranchant.
S’en libérer, avec conscience, ressemble à une amputation à froid.

Je comprends enfin que je ne suis pas cet arbre mais son fruit expulsé violemment, qui prend racine dans une terre nouvelle et qui construit des peut-être fertiles
bien à moi.


* Extrait du livre : Aïe, mes aïeux ! de Anne Ancelin Schützenberger.

Avatar

J’ai conscience d’habiter ce corps familier dans cette chambre familière près du Mont Saint-Hilaire. Les yeux encore fermés je sens ma conscience au cœur d’autres réalités. Les arbres d’une forêt majestueuse se manifestent devant moi. Mon silence intérieur les habite comme j’incarne aussi ce corps allongé au petit matin.

Je ressens une grande maturité presque virile. Une sagesse épanouie émane de moi. Ma conscience profonde n’a pas encore revêtu le vêtement étroit de la personnalité du corps, vecteur essentiel pour exister sur la Terre. Je ne suis pas étonné de ma nudité. En cet instant je ne perçois aucun souvenir, aucune qualité ni traits de caractère.
Je sais que je ne suis pas ce corps ni cette personnalité. Lui et elle semble accessoire à mon essor.


Je suis vraiment très mature et cette personnalité juvénile, que je vêtirai à nouveau bientôt, appartient à ce contexte dimensionnel de la Terre…c’est tout. Mon esprit se reflète encore dans les arbres, métaphore de ma conscience nue. Ils sont très beaux mais leur qualité première est qu’ils sont « présence ».

Jean prend justement conscience de ma présence. Il perçoit clairement et
simplement qu’il n’est pas la finalité mais qu’il participe au tout dans son cadre limité.
Il n’a pas peur. Il s’en doutait depuis si longtemps.

J’ouvre les yeux. Je suis Jean ! Je sais aussi que je ne le suis pas. Ça pourrait être déroutant mais ça ne l’est pas. Je m’ouvre avec le matin, comme la rose capricieuse. J’existe à nouveau, chaque matin.


Je m’éveille parfois en sentant une douce lumière qui éclaire ma conscience.
Mon regard intérieur perçoit des éclats roses sur les murs et le sol d’un autre endroit familier où je ne suis jamais allé. Une joie intemporelle pénètre la réalité jusqu’à moi, couché dans le lit.

J’ouvre les yeux sur l’aube grise. Mon âme rayonne encore pourtant avec douceur.
Je sens sa lumière flotter tout autour de moi même quand le ciel est gris, même quand je suis maussade.


Cette rencontre a eu lieu sans sparages. Je le sais, c’est tout.